lundi 10 octobre 2016

« José Martí : l’écrivain-libérateur, le penseur, le héros »

Par Claude Morin
Allocution présentée au Cabaret historico-littéraire, organisé par l’Union nationale des écrivains du Québec et LatinArte, dans le cadre des 20e Journées de la culture.
Hôtel de Ville, Montréal
30 septembre 2016 

1.     José Martí, une vie d’une exceptionnelle intensité

La mort frappa José Martí à 42 ans. Peu d’hommes auront accompli autant en si peu d’années et n’auront laissé un héritage qui transcende autant leur époque et acquiert une valeur universelle. Martí fut à la fois un homme d’action aussi ardent que généreux et un écrivain prolifique. Il fut tout entier l’homme d’un projet, celui de la libération d’un peuple et de la construction d’une nation. « Je ne peux rien dire ni faire qui n'ait pour but la libération de ma patrie. Elle est ma raison de vivre. » Il consacra toute sa vie adulte, passée majoritairement en exil, loin de son île et de sa famille, à promouvoir inlassablement la cause de l’indépendance de Cuba par ses écrits, ses discours et ses déplacements au sein de la diaspora cubaine. De son vivant, Martí n’a publié aucun livre, seulement quelques opuscules politiques et deux recueils de poésie. Et pourtant, à sa mort, il laissait une œuvre qui, rassemblée en une édition critique, s’étale en 25 volumes. Une œuvre d’une grande diversité faite de chroniques, de lettres, de discours, de manifestes, de nouvelles, de drames et de poèmes. Cela fait de Martí l’un des écrivains hispano-américains les plus prolifiques en même temps qu’il fut le plus novateur de son époque.
 
José Martí est né à La Havane en 1853 dans une famille d’immigrants espagnols. Son père, originaire de Valence, était un fonctionnaire de police et sa mère venait des Canaries. Élève brillant, mais pauvre, il eut comme maître et protecteur Rafael María Mendive, un fervent patriote. Cuba était alors avec Porto Rico le dernier bastion de l’empire espagnol en Amérique. Les anciens territoires sur le continent s’étaient émancipés et étaient devenus des républiques entre 1816 et 1821. Les troupes espagnoles assuraient l’ordre et la loyauté dans une île dont la prospérité dépendait du sucre et du travail esclave. Si le statut colonial représentait une protection pour les planteurs, les marchands et les négriers, confrontés à des révoltes d’esclaves, il était contesté par des couches de la société cubaine. Des débats opposaient réformistes, annexionnistes et indépendantistes auxquels l’Espagne répondait par l’immobilisme ou par la répression selon le cas.

En 1868, éclate le premier acte de trente ans de luttes pour l’indépendance. José Martí s’identifiera corps et âme à cette cause. À 15 ans, il signe un sonnet patriotique, puis une œuvre dramatique (Abdala). Une lettre jugée subversive par les autorités coloniales lui vaudra une condamnation à six ans de travaux forcés, bientôt commuée en exil en Espagne. Martí a la précocité du génie : il n’a pas vingt ans qu’il est déjà construit, muri prématurément au contact d’un maître influent et par sa condamnation au bagne. 

Après des études de droit et de lettres en Espagne d’où il suit de près les événements à Cuba en contact avec des immigrés cubains, il s’embarque pour le Mexique. C’est dans ce pays qu’il entreprend sa carrière journalistique. Il séjournera aussi au Guatemala et au Venezuela qu’il abandonnera par opposition aux dictateurs locaux. Ses séjours lui font découvrir les problèmes de l’Amérique latine et inspireront son programme pour Cuba. Ils feront qu’il s’identifie à une patrie plus large : « Je suis fils de l’Amérique : c’est à elle que je me dois. » Rentré en 1878 à La Havane, où il espérait pratiquer le droit, ce que les autorités lui refusent, il s’affirme comme l’un des premiers orateurs politiques et pourfendeurs de l’autonomisme, ce qui lui vaudra d’être arrêté et déporté à nouveau en Espagne. Échappant au contrôle de la police, il gagne New York via Paris où il rencontre Victor Hugo qu’il traduira. Il y vivra près de 15 ans, s’adonnant à divers emplois pour assurer sa subsistance et celle de sa famille. Il sera un observateur perspicace et de plus en plus critique de la société états-unienne. Son séjour contribuera à la radicalisation d’une pensée révolutionnaire dont le principal ressort fut toujours moins les lectures que l’expérience vécue, la relation personnelle, engagée, avec les événements et le mouvement social. Ses articles paraissent dans une vingtaine de périodiques, en anglais et en espagnol. Il fait des traductions, écrit un roman, publie Ismaelillo dédié à son fils, puis Versos sencillos. Des pays du Cône Sud le nomment consul, ce qui témoigne de sa stature continentale. Élu président de plusieurs comités politiques et de sociétés culturelles, Martí enchaîne les discours, électrisant les auditeurs. Il se dépense sans compter à la promotion de l’indépendance. Il entretient une correspondance avec les généraux vétérans de la Guerre de Dix Ans, Máximo Gómez et Antonio  Maceo, n’hésitant pas à exprimer ses réserves face à un parti militaire.

À partir de l’automne 1891, Martí mettra en veilleuse ses projets littéraires pour se consacrer à la préparation de la guerre d’indépendance, démontrant ses talents d’organisateur et de propagandiste. Il multiplie les déplacements en Floride et dans les Antilles pour s’adresser à la diaspora, ramasser des fonds, s’entretenir avec Máximo Gómez et d’autres dirigeants. D’une trentaine de clubs d’exilés dispersés et hétérogènes, il forme le Parti révolutionnaire cubain dont il rédige les statuts et qui l’élira Delegado, le titre que Martí réserve au chef pour bien marquer qu’il s’agit d’un mandat émanant de la base. Après avoir rédigé avec Gómez le Manifeste de Montecristi, lequel expose les raisons de la lutte, il débarque à Cuba le 11 avril 1895 rejoignant l’insurrection déclenchée deux mois plus tôt à Baire. Nommé major-général par Gómez, Martí est tué le 19 mai, à Dos Ríos, lors d’un accrochage avec l’armée espagnole. Chef civil, Martí meurt le revolver au poing dans un affrontement qui met un point d’orgue à une vie de sacrifices.

2.     José Martí, un écrivain visionnaire

Homme d’action, Martí pratiqua avant tout une littérature utilitaire. Son œuvre dessine un véritable projet de société pour la future république de Cuba. Ses idées politiques et sociales, bien qu’elles soient éparpillées sous diverses formes, possèdent une puissante cohérence. L’essentiel de sa pensée tient en effet à sa détermination à transformer les Cubains. Pour Martí, la restructuration de l'économie, de la politique et de la société cubaines passait par la création d'un homme nouveau, fier d'être cubain, épris du travail, dévoué aux intérêts collectifs. Martí est avant tout un humaniste : il fait du travail et de l'honnêteté les valeurs premières. L’éthique est au cœur de sa vision comme homme d’action. La politique s'y présente comme un sacerdoce. « La patrie requiert des sacrifices. C’est un autel et non un piédestal. » Le Parti révolutionnaire cubain qu'il créa en 1892 ne visait pas qu'à libérer Cuba; il se voulait un instrument pour transformer radicalement la société au profit de toutes les classes. « Tous ensemble et pour le bien de tous ». Ce n'est pas que Martí ignorait les luttes des classes — il les avait découvertes dans toute leur violence aux États-Unis — mais il voulait qu'elles n'eussent pas cours à Cuba, parce qu'il croyait en la possibilité de les dépasser – de la même manière qu'il entendait éliminer les différences raciales – et parce qu’il craignait que les divisions sociales ne favorisent les ambitions du « monstre » du Nord.

La démocratie ne devait pas consister en un jeu de recettes à importer. Elle devait être différente de la démocratie européenne et de cette démocratie résiduelle, dénuée de justice et d'amour, en vigueur aux États-Unis. De sa conscience sociale et de sa pensée radicalement étrangère au racisme, au caudillisme, au militarisme et au cléricalisme, il tira une conception démocratique de la république totalement nouvelle dans cette Amérique. Martí refusait en effet de considérer comme « civilisées » des institutions et des coutumes propres à d'autres territoires, à d'autres réalités et qu'il faudrait imposer à Cuba par le feu et le sang. Il était très critique des gouvernements qui n'étaient que des imitations de modèles étrangers. « [Nous] ne voulons pas de gouvernements artificiels taillés avec des ciseaux et fondés sur un mannequin étranger ». « Le gouvernement doit être réconcilié avec les composantes essentielles du pays. Le gouvernement n'est rien d'autre que l'équilibrage des éléments naturels du pays. » « Faisons du vin avec des bananes; s'il tourne aigre, ce sera au moins notre vin. » La démocratie n'allait pas non plus se mettre en place d'un seul coup, car sa réalisation supposait des efforts incessants, faits d'avancées et de reculs.

Ses idées en matière économique passaient par le même prisme moral. S'il dénonçait le pillage et le pouvoir corrupteur de l'argent, il acceptait le « profit honnête ». Partisan des organisations ouvrières, sans adhérer au marxisme, il souhaitait un partage équitable des profits entre capitalistes et travailleurs. La richesse exclusive était injuste.  

Ayant vécu aux États-Unis, Martí exprima son opposition catégorique à toute participation de l'Amérique du Nord à la bataille pour l'indépendance, car « une fois les États-Unis à Cuba, qui les en sortira ? ». Il refusa pour les peuples de « notre Amérique » toute forme d'aide et fit l'inventaire des ambitions annexionnistes des États-Unis, dont il prédit qu'elles s'étendraient au-delà du continent hispano-américain. Il s'opposa à toute convention de réciprocité commerciale. Comme l’écrit Roberto Fernández Retamar, Martí « termine l'œuvre du XIXe siècle et il prépare celle du XXe. Il parachève la sécession dans l'ordre politique et il l'annonce dans l'ordre économique ».

Une comparaison avec ce qui était la norme en Amérique latine en cette fin du XIXe siècle fait ressortir l’exceptionnelle vision de Martí, nourrie du rapport entre un homme hors du commun et une situation politique spéciale, celle de la libération d’un bastion colonial à l’heure où une nation – les États-Unis – dévorée par le capitalisme sauvage affichait ses ambitions impérialistes. À une époque où les autres « penseurs » latino-américains se cherchaient des modèles tout faits ou se réfugiaient dans le passé d’une domination patriarcale, Martí invente un projet de société en dehors de tous les dogmes, mu par sa foi en l’homme, en communion avec divers courants tellement fondus en une lecture propre de la réalité qu’il est impossible de dénouer les fils de ses emprunts. Il faut lire les propos qu’il tient sur les formes de gouvernement, l’éducation populaire, la religion, les investissements étrangers, la dépendance commerciale. On y découvre un rejet du mimétisme et l’exaltation de l’homme comme fin de tout développement.

3.     La postérité de José Martí

Le 26 juillet 1953, dans son discours à ses camarades, avant de se lancer à l’assaut de la caserne Moncada à Santiago, Fidel Castro les interpella ainsi : « Jeunes du Centenaire de l’Apôtre! Comme en 68 et en 95, ici en Orient nous lançons le premier cri de LIBERTÉ OU MORT! ». Lors du procès que lui fit la dictature de Batista, après l'échec de l'attaque, Fidel allait déclarer dans son plaidoyer que José Martí était l’« auteur intellectuel » de cette attaque. « Il vit, il n'est pas mort, son peuple est rebelle, son peuple est digne, son peuple est fidèle à son souvenir... Cuba, que deviendrais-tu si tu avais laissé mourir ton apôtre ! » (L'histoire m'acquittera). Le programme du Mouvement du 26 juillet, fer de lance de la lutte contre Batista, multipliait les références à la pensée de Martí. Ses membres représentaient la « génération du centenaire », celle qui avait marqué la commémoration de sa naissance et fournit l’occasion à des réunions et à des réflexions sur la pensée et l’héritage de l’« Apôtre ».

Martí est aujourd’hui omniprésent à Cuba. Presque toutes les villes lui dédient un parc qui accueille sa statue. Des rues et avenues portent son nom. Son buste se dresse devant toutes les écoles. C’est sous son mémorial géant au milieu de la Plaza de la Revolución que le peuple s’assemble pour les grandes commémorations ou les discours importants. Héros national, considéré comme le père de la nation cubaine, il a inspiré la Révolution cubaine. Le poète Nicolás Guillén écrira : « Fidel a accompli / ce que Martí avait promis ».  Que de fois Fidel a invoqué l’exemple de Martí, citer les mots de Martí pour inspirer ses concitoyens dans la construction de la nouvelle Cuba. Homme de réflexion autant que d’action, Fidel a beaucoup fréquenté l’œuvre de Martí et appris de Martí.

Fréquenter Martí aide à mieux comprendre la Révolution cubaine qui fut d'abord martienne avant de se proclamer en avril 1961 « socialiste ». L'éthique du travail, l'idéal égalitaire, la liberté responsable, la place centrale de l'éducation dans la création de l’« homme nouveau », citoyen engagé et patriote ardent, voilà autant de clés du message martien et du discours castriste. Pour Martí aussi, l'exercice de la liberté était assujetti aux besoins collectifs essentiels. Le Parti révolutionnaire cubain pratiquait également le centralisme démocratique, la décision finale incombant au Delegado, tenu de rendre des comptes à ses commettants comme le font les élus cubains. La Révolution cubaine a des racines idéologiques insulaires – aussi cubaines que les palmiers royaux – et profondément américaines, celles de « Notre Amérique », si différente de l'« autre Amérique », les États-Unis.

L'humanité n'a pas de frontières, et la patrie pour Martí n'en était qu'une partie. « Patrie, autant dire Humanité », a écrit ce patriote qui annonçait l’internationalisme qui caractérisera la Révolution cubaine, laquelle participa d’abord aux luttes pour la libération nationale dans le tiers-monde, puis proposera aux pays du Sud les services de ses médecins et de ses éducateurs. Depuis 1994, le Prix international José Martí est l’un des six prix Unesco. Georges Anglade, un universitaire haïtiano-québécois, disparu tragiquement en Haïti en 2010, a reçu en 1999 la mention d’honneur. L’Ordre José Martí est, comme de juste, la plus haute distinction cubaine. Cette renommée de Martí justifie la présence de son effigie dans de nombreuses villes de par le monde.

Martí avait su mobiliser les Cubains de l’exil et de l’intérieur en vue d’organiser la guerre de libération. La Révolution a divisé les Cubains et suscité un nouvel exil. Les Cubains de la diaspora revendiquent également Martí, mais c’est un Martí tronqué, travesti en apôtre de l’harmonie sociale, en admirateur des États-Unis, un Martí dépecé, sorti de son contexte. Que les États-Unis aient choisi de faire de Radio Martí et de TV Martí les porte-étendards de transmissions hostiles vers l’île constitue plus qu’un détournement symbolique, c’est une supercherie cynique. Le vrai Martí n’a-t-il pas écrit au soir de sa vie : « J’ai vécu à l’intérieur du monstre et connais ses entrailles : – et ma fronde est celle de David. »? Dans cette même lettre à son ami mexicain Manuel Mercado, il faisait de l’indépendance de Cuba un rempart contre l’expansion des États-Unis dans les Antilles et ailleurs en Amérique latine. Il élevait cette cause au rang de « devoir ». Martí fut le premier à instruire le procès du panaméricanisme dont « rien de pratique ne peut sortir qui ne soit ce qui convient aux intérêts nord-américains, qui ne sont pas bien entendu les nôtres ». L’histoire lui aura malheureusement donné raison, non seulement en ce qui s’applique à Cuba, mais en qui concerne « notre Amérique », celle de San Martín, de Bolívar, de Juárez, de Sandino, de Guevara, de Bosch, de Chávez.

Mention de quelques sources :

·          Pour un accès à la version numérique des œuvres de José Martí, on consultera le portail qui lui est dédié : http://www.josemarti.cu/edicion-critica-obras-completas/.

·        Pour une brève biographie de Martí, http://www.josemarti.cu/biografia/
 
·        Sur José Martí l’écrivain, on consultera le bel article de Roberto Fernández Retamar, http://www.lettresdecuba.cult.cu/?q=articles/jos%C3%A9-mart%C3%AD-un-%C3%A9crivain-classique.html
 
·        Pour une introduction à José Martí en français, Notre Amérique. Anthologie présentée par Roberto Fernández Retamar (Paris, F. Maspéro, 1968).

     La meilleure étude sur la pensée sociopolitique de Martí est celle de Paul Estrade. JoséMarti ou les  fondements de la démocratie en Amérique Latine (Paris, Editions Caribéennes, 1987). 

·        Une autre étude sur la pensée sociopolitique de Martí est celle de John Kirk, José Martí : Mentor of the Cuban Nation (Tampa, University Presses of Florida, 1983).

·        L’un des meilleurs connaisseurs de Martí en France, Jean Lamore, a publié récemment José Martí. La liberté de Cuba et de l’Amérique latine (Paris, Ellipses, 2010).

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