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jeudi 29 août 2019

L'aube d'un "nouveau Mexique"

par Claude Morin

Le texte ci-dessous fut publié à l'origine le 9 mars 2019 à l'occasion des premiers 100 jours de la présidence d'Andrés Manuel López Obrador.
https://www.mondialisation.ca/laube-dun-nouveau-mexique/5631818


Six mois plus tard, la popularité d'AMLO demeure forte -- un taux d'approbation de 70 % -- même si l'opposition a multiplié les fronts de résistance et que  les grands médias lui cherchent noise. La violence frappe toujours: attentats contre les civils, meurtres de journalistes et de militants continuent d'ensanglanter le Mexique. L'insécurité affecte encore sérieusement plusieurs régions. Elle est une hydre aux têtes multiples. La "4T" demeure à l'ordre du jour, dans le discours, comme une boussole (comme une religion disent certains), mais progresse lentement. La lutte contre la corruption et l'impunité demeure une priorité. AMLO a évité la chasse aux sorcières contre les anciens dirigeants soupçonnés d'actes de grande corruption, laissant le procureur général procéder aux enquêtes: une proche de l'ex-président Peña Nieto a été arrêtée en relation avec la plus grande arnaque du précédent sexennat. Il a dénoncé le néolibéralisme de ses devanciers, déterminé à tourner la page sur 36 ans de politiques publiques néolibérales. Plusieurs programmes sociaux ont vu le jour qui améliorent la vie matérielle des jeunes et des aînés. Il n'empêche que plusieurs de ses grands projets (centrale hydroélectrique au Morelos, train en zone maya) dérangent des communautés et malmènent l'écologie. Les radicaux lui reprochent de ménager ses adversaires. AMLO n'est pas le Chávez qu'annonçaient ses ennemis politiques et les puissants durant la campagne électorale. Il serait plus proche d'un Lula, cherchant à se concilier le patronat nationaliste. Face à Trump, il défend la souveraineté et la dignité mexicaines en évitant toute surenchère dans la rhétorique. En somme, les contradictions ne manquent pas. 

J’ai appris à aimer le Mexique. Depuis 1969, j’y ai fait 18 séjours qui totalisent une trentaine de mois. Je lui ai consacré mon mémoire de maîtrise, ma thèse de doctorat et de nombreux écrits. Je l’ai parcouru à plusieurs reprises depuis la frontière nord jusqu’au Yucatán. Je reviens d’un séjour de trois semaines. Ce pays a occupé une grande place dans ma vie professionnelle. Mais depuis une trentaine d’années, j’accumulais déceptions et frustrations. Quatre problèmes accaparaient mon attention : 1- la pauvreté endémique et majoritaire; 2- la corruption verticale, du haut vers le bas de la pyramide sociale; 3- la violence systémique (domestique, patronale, policière, mafieuse); 4- l’impunité généralisée (une justice qui protégeait les puissants et une police incompétente et véreuse). La fraude électorale avait de plus entraîné un abstentionnisme croissant. L’horizon paraissait bouché.

Le 1er juillet 2018, 70 % des Mexicains sont allés voter, le meilleur taux de participation depuis des décennies. Ils ont élu Andrés Manuel López Obrador (AMLO), l’ancien maire de Mexico (2000-05), âgé de 65 ans, un politique aguerri issu du Tabasco, qui en était à sa troisième tentative d’arracher la présidence. Face à quatre autres candidats, il a obtenu une majorité absolue (53 %). Il a su gagner la confiance d'un peuple. Même les élites qui le redoutaient comme un dangereux « gauchiste » ou « populiste » n'ont pu lui opposer la fraude comme elles l’avaient fait en 2006. Sa popularité était trop grande, sa capacité de mobilisation trop évidente. Cette fois il a conquis la présidence à la tête d’un parti-mouvement qu’il a créé (Morena : Mouvement pour la Régénération Nationale) et d’une coalition (Ensemble nous ferons l’histoire) qui lui a assuré une majorité au Congrès. Morena doit son succès à la construction d’une base territoriale fondée sur des demandes locales, des mouvements revendicatifs et un tissu de loyautés traditionnelles ainsi qu’au grand capital de confiance dont AMLO disposait auprès de nombreux secteurs.

Homme réfléchi, d’une grande culture, auteur de six livres, modeste et pragmatique, AMLO a fait campagne au nom d’une « quatrième transformation » nécessaire. La première (1810-1821) avait abouti à l’indépendance. La seconde (1858-1861) avait réformé l’État désormais séparé de l’Église. La troisième (1910-1920) avait mis fin à la dictature et doté le pays d’une constitution avancée. La quatrième devrait mettre en place un véritable État de droit, une « vraie » démocratie et libérer le pouvoir politique de l’emprise du pouvoir économique. Et AMLO, en excellent connaisseur de l’histoire mexicaine, de citer ses modèles d’hommes publics : Juárez, Madero et Cárdenas. Le président a commandé l’élaboration d’une « Constitution morale » afin de développer chez ses compatriotes une conscience éthique comme le proposait Alfonso Reyes dans sa Cartilla moral en 1944.

Il a proclamé l’« austérité républicaine » qu’il pratiquait déjà à l’époque où il était maire de Mexico, habitant un cottage de Tlalpan, un quartier de classe moyenne, avec sa conjointe Beatriz Gutiérrez Müller, historienne et spécialiste des communications, auteure de plusieurs ouvrages. AMLO a ainsi réduit de moitié son salaire mensuel, l’abaissant à 5 700 USD. Il a renoncé à la résidence présidentielle (Los Pinos) et en a fait un centre culturel au profit des citoyens, installant ses quartiers au Palais national sur le Zocalo. Tous les matins, à 7h, il y tient une conférence de presse afin d’informer les citoyens par l’entremise des journalistes. Il a mis en vente l’avion présidentiel et voyage sur des vols commerciaux, se soumettant aux mêmes contrôles que ses compatriotes. Désormais aucun fonctionnaire ne pourra gagner plus que lui. Dans les ministères l’écart entre le mieux payé et le moins payé ne devra pas dépasser un rapport de 12 pour 1, alors que présentement des cadres peuvent gagner 80 fois ce que gagnent les salariés les moins bien payés. Les juges ont accepté de s’imposer une baisse de traitement de 25 % ramenant leurs émoluments mensuels à 10 000 USD.

Il s’est engagé à réduire la pauvreté par la hausse du salaire et la création d’emplois. En vertu d’un pacte avec le patronat, il a décrété une hausse de 16 % du salaire minimum, la plus forte hausse en 23 ans. Le salaire minimum est ainsi passé de 88 à 102 pesos par jour (5,11 USD). Mais dans la zone frontalière nord, le salaire a été porté à 176 pesos (8,79 USD). Une étude du Coneval a établi que le pouvoir d'achat réel des ménages à faible revenu avait diminué de 20 % entre 1992 et 2016 et que 53,4 millions de Mexicains (43,6 % de la population totale) vivaient sous le seuil de pauvreté, dont 7,6 millions qui vivaient dans l'extrême pauvreté. La moitié des enfants mexicains – plus de 20 millions – vit dans la pauvreté. Le gouvernement veut développer l’économie sociale. Il prévoit doubler la valeur des prestations de retraite et accorder une pension universelle aux personnes souffrant d’un handicap.

Il entend améliorer et étendre l’éducation en distribuant 10 millions de bourses (son slogan de campagne était : « Becarios sí, sicarios no »). Il parle de créer 100 universités publiques. Soucieux de valoriser le métier d’enseignant, il a mis fin aux évaluations arbitraires qu’avait instituées l’administration précédente. La création de deux millions de postes d’apprentis salariés en entreprise facilitera l’embauche des jeunes. Les entreprises ont déjà offert 300 000 postes.

L’accès aux soins de santé sera amélioré pour tous. Actuellement bien des Mexicains, ceux qui travaillent dans le secteur informel, n’ont pas accès aux soins ni aux médicaments gratuits réservés aux salariés qui paient des cotisations rattachées à leur condition de syndiqués.

Un combat sans merci sera mené contre la corruption et l’impunité. Une loi ferait de la corruption un délit grave, ce qui impliquerait que les membres du gouvernement, y compris le président, perdraient leur immunité et pourraient être jugés pour un tel délit au cours de leur mandat. Récemment AMLO s’est attaqué au vol de carburant qui afflige la rentabilité de Pemex. Ce vol a représenté des pertes de plus de 3,3 milliards USD en 2018, soit 60 % de ce que coûtera la hausse des pensions aux retraités! La « traite des oléoducs » s’est développée depuis 2000 sans que l’État ni Pemex n’interviennent. Des fortunes sont nées du détournement de carburant. En 2018, il y aurait eu 12 000 saignées. Les huachicoleros sont membres de cartels qui perforent les oléoducs, quitte à ce que de petites gens se servent ensuite, au risque de périr dans une explosion comme cela s’est produit dans l’État de Hidalgo. Les militaires ont été mobilisés pour la surveillance. Des oléoducs ont été fermés, obligeant Pemex à acheter des centaines de camions-citernes. Des pénuries de carburant en ont résulté, car le pays consomme 800 000 barils par jour.

Le Mexique entend récupérer sa souveraineté. Il ne sera plus une «piñata » que les invités rompent pour s’approprier les friandises. Le Mexique s’est retiré du Groupe de Lima dont la seule fonction était était d’œuvrer à un changement de gouvernement au Venezuela pour le compte des États-Unis. AMLO a rappelé le principe de base de la diplomatie mexicaine : la non-ingérence dans les affaires des autres pays. Et de prôner la résolution pacifique des conflits par la médiation.

Le commerce avec les États-Unis est un volet essentiel de l’économie mexicaine. Les échanges entre les deux pays totalisent annuellement 600 milliards USD et les investissements directs US dépassent les 100 milliards. Les transferts de fonds (35 milliards) effectués par des Mexicains établis au Nord sont la première source de devises. Plus de 1,2 million d’emplois aux États-Unis reposent sur les exportations au Mexique. On doit comprendre que la construction d’un mur sur la frontière gênerait ces échanges. Il ne saurait être question que la facture soit refilée au Mexique d’aucune façon. Concernant l’émigration, le Mexique veut par la création d’emplois mieux rémunérés réduire à la source l’incitatif à l’émigration transfrontalière. Il a demandé au voisin du Nord de participer à un programme de développement pour les pays d’Amérique centrale d’où partent ces caravanes de migrants qui inquiètent tant Donald Trump et ses partisans.

AMLO devra s’attaquer à l’insécurité et à la violence, celles qui sont imputables aux cartels et celles qui proviennent des forces de sécurité, avec comme bilan plus de 100 000 morts et des dizaines de milliers de disparus depuis 2006. La disparition forcée a commencé en 1968 sous la présidence de Díaz Ordaz. D’abord occasionnelle elle est devenue une pratique courante vers 1974 et au-delà sous l’empire de la « guerre sale ». Elle a pris une grande ampleur sous Calderón à la faveur de la guerre contre les narcotrafiquants, puis a continué de plus belle sous Peña Nieto. Le nombre de disparus s’établissait en janvier 2019 à 40 180. Selon AMLO, les problèmes de sécurité publique sont liés à la décomposition des corps policiers et à la corruption qui les gangrène. Il vient d’obtenir du Congrès et des États l’aval pour la création d’une Garde nationale composée de soldats de la marine, de l’armée et de la police fédérale, sous le commandement du ministère de la Défense. La militarisation de la sécurité publique a néanmoins soulevé des objections et des inquiétudes tant il est vrai que les militaires en ont mené large sous les administrations antérieures. On peut déjà porter au crédit du gouvernement la libération de prisonniers politiques et l’annonce d’une révision d’autres détentions sans procès. Beaucoup des prisonniers libérés étaient des résistants à la réforme éducationnelle. La détermination à ne pas criminaliser la protestation sociale est aussi très encourageante. Le gouvernement a enfin créé une commission d’enquête sur la disparition (donc l’assassinat) en septembre 2014 des 43 étudiants d’Ayotzinapa et le rôle qu’a tenu le gouvernement Peña Nieto dans l’exécution et le camouflage.

Si la « quatrième transformation » (la 4T) du Mexique peut soulever espoirs et enthousiasme, la tâche demeure titanesque. AMLO est pressé d’appliquer son programme, ce qui ouvre la porte à des improvisations et à des dérapages. Le président est élu pour un mandat de six ans non renouvelable. S’il n’est pas tout-puissant comme à l’époque de Porfirio Díaz, il dispose de beaucoup plus de pouvoir que le président des États-Unis, n’ayant pas à affronter une séparation des pouvoirs aussi rigide et un système de poids et de contrepoids. Il entend gouverner avec le peuple et le consulter au besoin quitte à bousculer les institutions et de gros intérêts. Déjà il a annulé le projet de construction d’un nouvel aéroport de Mexico après avoir consulté les citoyens affectés. Cette décision comme celle de relancer la production et la distribution d’électricité par l’entreprise d’État créent des remous et des résistances dans le secteur privé. Les uns en attendaient de juteux contrats de construction alors que les autres se sont enrichis de la vente de l’électricité à prix forts. La connivence entre les hautes sphères du pouvoir et les milieux d’affaires fut à l’origine d’enrichissements illicites.

Il est évident qu’AMLO dérange : des médias puissants deviennent la voix de l’opposition à ses mesures, à ses projets. Le président se fait de nombreux ennemis, ce qui ne peut qu’inquiéter son entourage dans un pays où l’assassinat politique a pris une ampleur dramatique. La dernière campagne électorale fut la plus mortelle de l’histoire mexicaine. Nombre d’élus et de militants ont récemment payé de leur vie leur engagement pour le changement.

Il n’empêche que la perception du public est toute autre. À près de 100 jours de son entrée en fonction, AMLO peut se targuer d’un taux d’approbation qui frise les 80 %, une situation totalement inédite dans le Mexique.

mercredi 4 janvier 2017

Où en sont les zapatistes vingt-trois ans plus tard?*

par Claude Morin

Les zapatistes assistant à la rencontre "ConCiencias" 
Même si elle n’est plus sous les feux de la rampe, la rébellion zapatiste au Chiapas continue d'inspirer de nouvelles formes de démocratie. Voilà que les zapatistes annonçaient récemment qu’ils proposeraient la candidature d’une femme indigène aux élections présidentielles de 2018.

Un retour sur le contexte de leur irruption dans l’histoire s’impose. Le 1er janvier 1994, le jour même de l’entrée en vigueur de l’ALÉNA, l’Armée zapatiste de libération nationale occupait militairement sept chefs-lieux dans l’État du Chiapas et émettait son manifeste, la Première déclaration de la forêt lacandone. « Basta! » (Assez) proclamait-elle, avant de faire le procès de tous ces gouvernements usurpateurs et réclamer l’application de la Constitution mexicaine de 1917 pour que règnent enfin la justice et la démocratie. Cette entrée en action signait de façon spectaculaire une rébellion préparée de longue date. Les combats ne durèrent que quelques jours. Le gouvernement mexicain ne pouvait se permettre d’écraser militairement une rébellion qui, malgré les apparences, n’entendait pas prendre le pouvoir, encore moins par les armes. L’affrontement se transporta donc sur le terrain politique et prit une autre forme, fondée sur la communication, un registre que les zapatistes allaient maîtriser avec grande efficacité. Il convient, vingt-trois ans plus tard, de faire le point sur cette expérience.

À l’intérieur, le soulèvement chiapanèque a servi de « révélateur » de la profonde crise de légitimité du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), identifié à l’État depuis sa fondation en 1929, et du gouvernement Salinas en particulier, issu de la fraude électorale de 1988 et l’architecte du « pari nord-américain ». Le Chiapas était la région où se superposaient toutes les contradictions. Dans cet État le plus pauvre et à forte proportion autochtone, les grandes propriétés jouxtaient des communautés fragilisées par le manque de terres et les migrations, alors que les caciques assuraient la suprématie du PRI par divers subterfuges.

À l’extérieur, la rébellion apparut comme le premier cri d’une révolte organisée contre le néolibéralisme. Le génie du sous-commandant Marcos fut d’inscrire d’emblée ce combat particulier dans le cadre d'une remise en question globale du « nouvel ordre mondial », au nom de la «défense de l'humanité et contre le néolibéralisme ». À l’été 1996, la « Rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme » sera vue comme un antécédent important du mouvement altermondialiste. Les zapatistes ont ainsi donné une impulsion décisive à l'émergence de ce qui deviendra le «nouvel internationalisme des résistances», lequel aura son heure de gloire à partir de la mobilisation de Seattle en novembre 1999 contre le sommet de l'Organisation mondiale du commerce. 

Le mouvement zapatiste connut des moments de gloire médiatique, amplifiés par le  talent littéraire et la parole insolite de Marcos. La « Marche de la couleur de la Terre », en mars 2001, sillonna le pays jusqu'à la tribune du Congrès national à Mexico. Puis les projecteurs s’éteignirent et les zapatistes perdirent leur visibilité. L’avènement de gouvernements de gauche en Amérique latine canalisait désormais l’attention internationale.  

Pourtant, les communautés zapatistes sont bien vivantes et continuent de mettre en œuvre un projet original, soit la construction d’un autogouvernement rebelle sur un territoire grand comme la Belgique et concernant 250 000 Mexicains. En 2003, les 27 municipes autonomes s’organisent en cinq escargots (caracoles), chacun disposant d’un Conseil du bon gouvernement, afin de construire un réseau d’infrastructures communes en éducation, en santé, en écoagriculture, en communication, le tout en marge des institutions étatiques et en dehors du marché. Les membres des conseils autonomes (élus pour des mandats de trois ans, révocables à tout moment, sans rémunération) inventent une forme inédite de gouvernement, une autre manière d’organiser la vie sociale et de rendre la justice. Les zapatistes ont mis sur pied plus de 500 écoles, deux banques, cinq hôpitaux équipés de salles de chirurgie, des dizaines de coopératives. Depuis près de quinze ans, l’EZLN se limite à des tâches de défense, n’occupant aucun poste politique. La fonction de défense demeure une nécessité pour faire face au harcèlement permanent que font subir des détachements militaires et des groupes armés et financés par le gouvernement qui cherche à provoquer des conflits entre les communautés zapatistes et les autres.

Le matin du 21 décembre 2012, le jour où certains attendaient la « fin du monde » qu’annonçait une lecture ésotérique d’une inscription maya, 40 000 zapatistes défilèrent en silence et masqués dans cinq grandes localités, démontrant que le mouvement disposait encore d’une formidable capacité de mobilisation. Les zapatistes sont devenus au Mexique et à l’étranger une référence permanente. Ils sont la preuve que le pays peut fonctionner autrement, sans la corruption qui le gangrène et qu’alimentent les institutions, les partis, la classe politique. Des militants viennent d’Europe et d’Amérique latine pour observer, soutenir et apprendre des zapatistes. Plusieurs organisations populaires, y compris aux États-Unis, se réclament de leur exemple dans la construction d’une démocratie interne, s’inspirent de leur logique organisationnelle et reprennent leurs tactiques de communication.  

En octobre 2016, les zapatistes ont été l’hôte au Chiapas du Ve Congrès national indigène : 350 délégués de tout le pays y ont participé. Chaque groupe ethnique a exposé les agressions dont leurs territoires sont l’objet au mépris de leurs droits et du bien-être de la Terre. Le couple CNI-EZLN a annoncé récemment qu’il désignera en mai prochain une femme indigène, sans doute zapatiste, comme candidate indépendante aux élections présidentielles de l’été 2018. L’annonce a suscité une polémique. Le parti Morena lui a reproché de faire le jeu du gouvernement en divisant les forces d’opposition. Il y a plus de dix ans que l’EZLN a rompu avec la classe politique et les partis mexicains. Mais il n’a jamais prôné l’abstention, pas plus qu’il n’a cessé de faire de la politique. Cette fois, il entend s’engager dans la voie électorale afin de placer la problématique indigène dans le débat national et d'y défendre une option anticapitaliste. L’enregistrement de cette candidature devant l’Institut national électoral exigera toutefois un énorme travail de mobilisation afin de réunir, entre autres conditions, au moins un million de signatures dans 17 des 32 États de la Fédération mexicaine, une opération impossible sans l’alliance avec le CNI.

Une expérience récente témoigne de la créativité des zapatistes et de leur ouverture critique à la science moderne, une science mise au service de l’humanité, de la libération des peuples, et non une science pour le profit et contre la nature. Pendant une semaine (du 26 décembre au 4 janvier 2017) s’est tenue à San Cristóbal de las Casas une rencontre ayant pour titre « ConSciences pour l’humanité ». Soixante-seize scientifiques en provenance de onze pays ont répondu à l’invitation des zapatistes de venir discuter avec eux d’une variété de sujets et de questions. Les exposés et les échanges ont porté sur la biologie, la génétique, l’écologie, la physique, la médecine et autres disciplines. Des thèmes généraux relevant de la méthodologie, de l’épistémologie ont également été abordés. Tous les exposés ont été enregistrés et sont disponibles en version audio sur un site radiophonique : http://radiozapatista.org/?tag=conciencias. Une centaine de femmes choisies par leurs communautés auront pour tâche de diffuser les connaissances acquises dans leur milieu en vue d’aider leurs concitoyens à concevoir des solutions à des problèmes concrets. Les sous-commandants Moíses et Galeano (ex-Marcos**) ont enrichi les débats de leurs propos politiques, philosophiques, éthiques et poétiques. Les zapatistes continuent de faire preuve de leur originalité dans la réflexion et la pratique politique. Ils conservent, à n’en pas douter, une remarquable audience internationale.

* Ce texte constitue une révision et une mise à jour d’un article paru dans la revue Relations, Montréal (mars-avril 2014).

** Le "Subcomandante insurgente Marcos" est mort le 24 mai 2014 afin de renaître sous le nom de "Subcomandante insurgente Galeano", le nom de guerre de Jose Luis Solís López “Galeano”, un enseignant et un sous-commandant de l'EZLN abattu le 2 mai 2014 par un groupe paramilitaire. Rafael Sebastián Guillén Vicente a voulu par ce geste "tuer" un personnage (Marcos) et honorer un camarade assassiné. Il a aussi marqué une césure -- la fin de Marcos comme porte-parole de l'ELZN -- et le passage à une autre étape, voulant ainsi dépersonnaliser l'ELZN au profit d'une personnalité collective.

samedi 25 juillet 2015

L'Amérique latine marque un bicentenaire


Texte publié à l'origine le 12 novembre 2010 sur le blogue latam-morinc

Plusieurs pays d’Amérique latine ont célébré en 2010 le bicentenaire de leur indépendance. Dans la grande majorité des cas, ce qui se produisit en 1810 ne fut qu’une étape dans un processus qui mena à l’indépendance. L’indépendance ne fut déclarée que plusieurs années plus tard, en 1813, en 1816, en 1818, en 1821, selon les pays. Il fallut parfois des années avant que cette déclaration ne devinsse exécutoire, irréversible, par la défaite des forces qui s’opposaient à la rupture des liens avec la métropole. L’Espagne mit en outre des années, sinon des décennies, à reconnaître les nouveaux États issus des anciens vice-royaumes d’outre-mer.

Le texte qui suit a été présenté à une conférence organisée par José del Pozo à l’UQÀM le 8 novembre 2010 : « À 200 ans de l’indépendance de l’Amérique latine ». Y participèrent Jean-François Bélisle, Dép. d’histoire, Université d’Ottawa, « Mémoire et histoire : les indépendances furent-elles des révolutions? »; Claude Morin, Dép. d’histoire, Université de Montréal. « De l’autonomie à l’indépendance : les indépendances furent-elles prématurées? »; José del Pozo, Dép. d’histoire, UQÀM. « Amérique latine, de la naissance dans la fraternité à la fragmentation. Pourquoi le rêve bolivarien ne s’est pas réalisé? »

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Claude Morin
« De l'autonomie à l'indépendance: les indépendances furent-elles prématurées? »

Résumé
Il y a d'abord la crise de la monarchie espagnole découlant de l'occupation de l'Espagne. Cela pose le problème de l'autorité et de la représentation: qui est dépositaire de l'autorité? Les créoles réclamaient l'autonomie au sein de l'empire. La métropole ne voulut pas faire de concessions pour reconnaître une égalité. Un enchaînement de circonstances et une maturation des idées menèrent à la proclamation de l'indépendance suivant une chronologie variable. L'indépendance n'était pas au départ, mais elle est l'aboutissement d'un enchaînement. Je crois que les indépendances proclamées entre 1810 et 1824 furent prématurées. De là découlent bien des maux qui affligèrent l'Amérique latine au XIXe siècle.
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Mon intervention reprend une vieille idée et la revisite en faisant appel à des travaux récents. En 1964, Pierre Chaunu, dans un chapitre de son ouvrage, L’Amérique et les Amériques, comparait deux processus d’indépendance, celle des États-Unis et celle de l’Amérique latine. Il concluait, avec son sens aigu de la formule, que l’indépendance de l’Amérique latine était une « erreur chronologique ». Elle s’était faite à contretemps, au mauvais moment. « Quand la rupture surgit, rien n’est prêt. Il faut un concours extravagant de circonstances pour déchaîner la série de guerres civiles que sont en Amérique hispanique les guerres d’indépendance. » (p. 204) D’où la question qui coiffe mon intervention : les indépendances furent-elle prématurées?

Des travaux récents (José Carlos Chiaramonte, Jaime Rodríguez, José María Portillo) sont venus conforter cette idée. C’est le processus de crise et de fracture de la monarchie espagnole qui rendit possible la naissance des nations latino-américaines. La nation découlerait de l’indépendance plutôt qu’elle n’en constituerait l’origine. Cette position prend à revers la position des historiens « patriotiques » du XIXe siècle qui partaient de l’idée que la nation préexistait à l’indépendance. Ces derniers expliquaient la rupture comme la libération du joug colonial, et particulièrement face aux abus les plus dérangeants nés du réformisme bourbonien.

Ces auteurs ont mis en lumière l’importance centrale qu’occupe la notion d’autonomie dans le processus qui aboutit aux indépendances. Plus que la liberté, les créoles recherchaient l’égalité. Voici comment l’un des auteurs, Jaime Rodríguez, décrit la situation: “L’égalité était le principe sur lequel insistaient les leaders du Nouveau Monde dans la période consécutive à la crise de la Monarchie espagnole en 1808. En fait, la majorité de ces leaders réclamaient l’égalité plutôt que l’indépendance. Ils recherchaient l’autonomie et non la séparation d’avec la Couronne espagnole. Cette distinction est cruciale parce que lorsque les documents de l’époque emploient le mot « indépendance », ils entendent généralement « autonomie ». C’est seulement quand le gouvernement en Espagne refusa de reconnaître leur demande pour l’autonomie que la majorité des Américains optèrent pour l’émancipation. »

Mais revenons au théâtre et aux événements qui enclenchent le processus.

Le théâtre, c’est l’Europe à l’époque des guerres révolutionnaires et napoléoniennes. L’Espagne subit les contrecoups de ces guerres. Les liaisons maritimes sont perturbées avec ses colonies. L’état des finances publiques impose des ponctions additionnelles sous la forme d’impôts forcés. En 1808, les troupes napoléoniennes occupent la péninsule. Charles IV doit démettre son ministre Godoy accusé d’être un afrancesado (francophile). Puis il abdique au profit de son fils Ferdinand VII; celui-ci, fait prisonnier par les Français, doit à son tour abdiquer au profit de Joseph Bonaparte. Les élites et les Conseils accepteraient ce transfert, mais le peuple espagnol réagit. Il s’insurge contre l’usurpateur et l’occupant français. Une crise du pouvoir s’ensuit. L’autorité venait du Roi. Les lois étaient royales. Or la monarchie se retrouve désormais sans monarque légitime. Le vide donne lieu à des manifestations de diverses tendances. Des juntes se forment dans les villes espagnoles. Ces institutions provisoires rejettent la légalité de la cession du pouvoir royal des Bourbons à Joseph Bonaparte. Elles se considèrent dépositaires de la souveraineté des rois. Ces juntes n'étaient pas des instruments révolutionnaires puisque leurs objectifs étaient conservateurs. Mais la convocation des Cortés, puis la formation d'une assemblée constituante seront à l'origine d'une rupture de l'ordre juridique et politique qu'incarne la Constitution de Cadix adoptée en mars 1812.

Le problème de vacance du pouvoir se pose également mais différemment en Amérique. Qui est dépositaire de l’autorité, de la souveraineté? Mais surtout quelle est la relation qui doit s’établir entre les institutions en Amérique et les juntes en Espagne? Tous les acteurs répudient l’usurpation et déclarent leur loyauté envers Ferdinand VII. Mais il y en a qui entendent profiter des événements pour négocier les termes de la dépendance avec la métropole. Le contexte s’y prête à plus d’un titre. Les événements en Europe alimentent en effet un climat d’effervescence déjà fortement animé par la circulation des idées, les tentatives de réformer l’administration dans les colonies américaines (et le mécontentement que suscitent les réformes bourboniennes). Entre 1808 et 1810, on assiste dans les territoires américains à une succession de gestes politiques nouveaux : des réunions de citoyens dans certaines municipalités (les cabildos), des complots contre les autorités, des élections de délégués aux juntes en Espagne. Les conseils municipaux jouent un grand rôle car ils sont un embryon de gouvernement représentatif. Les autorités en place collaborent ou résistent. Les principaux acteurs sont des créoles: des intellectuels, des ecclésiastiques, des juristes, des marchands, des officiers. Ces acteurs souhaitent participer davantage au gouvernement local face à la prépondérance des péninsulaires. Les péninsulaires se retrouvent très majoritairement dans le camp des inquiets, des opposants. Ils défendent le statu quo qui les avantage. D’un côté, il y a les autonomistes, de l’autre, les absolutistes.

En somme, la première réponse en Amérique aux événements en Espagne est de nature loyaliste. La captivité du Roi autorise l’exercice du pouvoir en son nom. Les créoles invoquent l’idée d’un pacte. Ce pacte les lient avec le Roi et non avec des institutions nouvelles (le Conseil de Régence, la Junta Central de Séville), ni avec la nation espagnole. Les créoles voulaient neutraliser les prétentions des péninsulaires et détenir le contrôle des affaires locales, à la façon des habitants de chaque royaume en Espagne. Ce n’est pas un saut dans le futur, mais un retour au passé, aux traditions, aux fueros. On se situe dans une ligne autonomiste. On discute de la « vieille constitution », on retourne aux textes et pratiques du Moyen Âge, avant la centralisation dans la péninsule, donc avant la conquête; en Amérique, on se souvient de l’autonomie qui régnait avant les réformes bourboniennes. Il n’est pas question de rompre le lien colonial ni d’abolir la monarchie au profit de la république. Les acteurs n’ont pas l’impression de faire une « révolution ».

On a un beau cas au Río de la Plata. Ce que l’on a appelé “la Révolution de Mai” (25 mai 1810) ne fut pas à ses débuts un mouvement d’indépendance. La majorité des participants se limitait à obtenir dans l’immédiat la plus grande autonomie possible pendant qu’elle attendait le dénouement final de la crise en Espagne. Prudemment, ils gardaient toutes les options ouvertes. On agissait en représentation de la souveraineté du monarque. L’indépendance ne résulta pas d’un projet. On en vint à proclamer l’indépendance en 1816 en réaction à des circonstances dérivées de la crise de la monarchie espagnole engagée en 1808 et sous la pression de José de San Martín qui travaillait à former à Mendoza une armée pour libérer le Chili. Le gouvernement formé en mai 1810 était provisoire. Les acteurs n’étaient pas conscients qu’il faisait un pas vers l’indépendance.

Pourtant, moins de 20 ans plus tard, toute l’Amérique espagnole, à l’exception de Cuba et de Puerto Rico, aura déclaré son indépendance et formé plusieurs républiques. Et le mouvement de fragmentation se poursuivra jusque vers 1840.

Le processus qui a mené à l’indépendance à partir de 1810 a connu des variations. L’Amérique espagnole était diverse en dépit de son appartenance à un même système. Cette diversité lui venait de la position hiérarchisée des parties dans l’empire : ainsi la Nouvelle-Espagne et le Pérou n’étaient pas le Río de la Plata. La diversité tenait également ou plus à la composition socio-ethnique des territoires : ainsi la composante africaine (et l’esclavage qui s’y rattachait) était très importante dans les territoires de la Caraïbe; ailleurs c’était la composante autochtone. La peur sociale des dominants fut une variable clé. Les élites créoles au Pérou avaient vécu vers 1780 un grand soulèvement indo-métis.

On peut distinguer deux théâtres en Amérique. Au cœur de l’empire, dans les deux vice-royautés les plus anciennes et les plus riches, l’indépendance sera postérieure à 1820. Elle résultera au Mexique d’un pacte, d’une coalition (le Plan d’Iguala) comptant des monarchistes, des républicains, des rebelles, des constitutionnalistes. Le Pérou sera libéré grâce à l’intervention d’armées venues du nord (Venezuela) et du sud (Argentine, Chili). Au Nord et au Sud, à la périphérie, l’indépendance sera acquise un peu plus tôt, à compter de 1816, mais à travers des guerres qui prennent souvent l’allure de guerres civiles.

Un moment important sur la route de l’indépendance est la Constitution espagnole de 1812. La constitution de Cadix montre un malentendu. En Espagne, les libéraux voient en elle le cadre pour une monarchie constitutionnelle où le gouvernement se veut représentatif d’une nation formée d’individus. On convoque à des élections à l’échelle de l’empire. En Amérique, la lecture est différente. Les élites créoles rêvaient de devenir des membres égaux d’une fédération hispanique. Les autonomistes considéraient l’empire comme un ensemble de royaumes. Or les libéraux espagnols les traitent en inférieurs. Les Américains n’ont pas une représentation égale aux Cortés, car le nombre de délégués américains ne correspond pas à la population. Mais en même temps, signe du poids du passé, les Américains élisent leurs délégués selon une logique corporatiste (en fonction du statut) plutôt que libérale (un individu/un vote). Cela favorisera l’élection des vieilles élites. Un effet durable de la constitution de 1812, comme l’ont démontré les travaux d’Antonio Annino, est la montée des pouvoirs locaux (les pueblos). Les institutions locales, parce qu’elles sont élues, se considèrent souveraines. Les futurs États nationaux devront se construire en limitant cette forme de citoyenneté active. Ils devront se construire face à des territoires qui prétendent à une autonomie. Voila la source d’un grand paradoxe.

Je terminerai par quelques considérations sur l’indépendance du Mexique. D’une part, il se trouve que c’est le pays que je connais le mieux. D’autre part, le Mexique offre une particularité : à l'époque des guerres d'indépendance en Amérique espagnole, le Mexique est seule région d'Empire où ces guerres démarrent et persistent par une participation massive (et violente) des ruraux. L’indépendance fut proclamée deux fois, en 1813 et en 1821. Entre les deux il y a une discontinuité que l’historiographie et la rhétorique officielles ont cherché à occulter.

Les événements de 1808 divisent les divers pouvoirs et autorités. Un groupe mené par l’Ayuntamiento de Mexico et le vice-roi prétend gouverner au nom de Ferdinand VII. Mais un autre groupe, formé de péninsulaires, autour de l’Audiencia, organise un coup d’État, arrête le vice-roi et ses partisans, au profit d’un vice-roi émanant des autorités espagnoles. Les autonomistes se sentent persécutés et conspirent pour le rétablissement d’un gouvernement provisoire dans lequel les créoles et les péninsulaires seraient également représentés.

Découverts par les autorités absolutistes, les conspirateurs improvisent une insurrection en septembre 1810. C’est l’origine du Grito, ce rituel qui inaugure annuellement la célébration de l’indépendance. De fait, l’insurrection de 1810 s’alimente à deux projets contrastés, sinon opposés. Les patriotes créoles, en lutte contre les péninsulaires, mobilisent les masses, faute de mieux, après que le complot fût éventé. Au départ il s’agit plus d’une quête d’autonomie que d’un projet d’indépendance qui ne sera énoncé qu’en 1813, même s’il y a parmi eux des patriotes qui aspirent à s’emparer de l’État et à en maîtriser les attributs. Les rebelles populaires pour leur part n’ont pas les mêmes références. Ce sont essentiellement des ruraux, alors que les créoles sont des citadins. Pour les premiers, l’autorité prend la forme d’un monarque qu’ils voient circuler parmi eux. Le roi est un protecteur à qui ils peuvent faire appel dans leurs différends avec les puissants. Leur vision du monde est communautaire. Le sentiment patriotique, national ne les habite pas. Leur violence, de nature prépolitique, s’abat sur l’élite et particulièrement sur les péninsulaires, mais des créoles en font également les frais. Ils contestent les bouleversements qu’ils subissent en rapport avec les réformes bourboniennes qui attentent à des droits et pratiques traditionnels. L’insurrection ferait donc converger ou juxtaposer deux mouvements. On a affaire «en bas» à un mouvement millénariste, traditionaliste, passéiste, alors qu’«en haut», les créoles sont portés vers l’avenir, la nation, la république, la citoyenneté, une nouvelle source de légitimité. Devant la violence populaire, la majorité des créoles prendront peur et appuieront les forces royalistes dans l’écrasement de l’insurrection.

L’insurrection fut à court terme un échec consumé dès 1815 : seules subsistaient en 1820 quelques poches de résistance assimilée à du banditisme. L’indépendance sera proclamée en 1821 par une coalition (réunie dans le Plan d’Iguala) qui voulait marginaliser les insurgés politiques et exclure ceux qui avaient lutté pour les autonomies populaires durant près d’une décennie. Le Plan d’Iguala unissait les dominants, des péninsulaires, des officiers, des propriétaires, des intellectuels. Vicente Guerrero, le dernier chef rebelle, apportait une caution populaire. Le Plan d’Iguala permit une transition ordonnée à un gouvernement mexicain, mais il prétendait mettre sur la touche les rebelles populaires et limiter la participation populaire dans l’exercice de la souveraineté. L’indépendance de 1821 découla d’une union basée sur l’exclusion des communautés et de ceux qui avaient menacé la propriété et l’ordre à partir de 1810.

Les luttes que connut le Mexique après 1821 pour forger une structure politique, pour équilibrer les pouvoirs central, régionaux et locaux, pour créer la richesse et améliorer le sort du peuple, pour résoudre les conflits culturels furent davantage un héritage de l’insurrection dans les forces qui l’animaient qu’elles ne dérivèrent de l’indépendance forgée par le pacte d’Iguala. L’insurrection avait révélé la peur que les rebelles d’en bas pouvaient faire naître chez les dominants. Vainqueurs, les créoles mexicains s’en prendront aux communautés, vestiges d’un passé qu’ils veulent abolir pour assurer le progrès. Ce sera source de plusieurs révoltes jusqu’à la Révolution de 1910. L’autonomie municipale, en reflux depuis 1860, fut une des réclamations de la Révolution de 1910. Le Plan de San Luis Potosí, lancé par Francisco Madero, avait trois points : « sufragio efectivo, no reelección, municipio libre ».

Conclusion

L’indépendance des colonies espagnoles est la conséquence d’un concours de circonstances politiques et militaires en Europe qui produisent des effets en Amérique. Certes ces événements produisent un effet d’accélération. Mais on ne peut dire qu’elle est le couronnement d’un processus de maturation politique. La volonté de rupture est plutôt un aboutissement imprévu. La conscience nationale est limitée en 1810 à une minorité créole d’autant plus timorée qu’elle trouve devant elle des masses hétérogènes incontrôlables. Les créoles du Pérou le savent bien ayant le souvenir des soulèvements de 1780-81. Les créoles du Mexique en feront l’expérience avec l’insurrection populaire que dirigèrent Miguel Hidalgo et José Morelos. Le sentiment national mettra du temps, plus d’un siècle, à se forger et à devenir une réalité collective, populaire. L’éducation y contribuera beaucoup, puis l’avènement des médias de masse, tels le cinéma, la radio.

Je crois que les indépendances proclamées entre 1810 et 1824 furent prématurées. Elles n’étaient pas portées par un projet capable de rallier les majorités et de représenter leurs intérêts. Seule une minorité était en position d’en tirer parti. De là découlent bien des maux qui affligèrent l'Amérique latine au XIXe siècle. Des gouvernements illégitimes, une instabilité endémique, des finances publiques hypothéquées par des guerres internes, le caudillisme, des élites socialement irresponsables, le racisme à l’endroit des peuples de couleur, une obsession pour imiter les institutions et les modes d’ailleurs.